VERSION PDF : 2022_01_04_Jeter_par_la_fenetre

 

2022-01-04-Jeter par la fenêtre (Viki_B)Ce soir, Helmut est content de sa journée. Le travail s’est passé sans encombres. Comble de confiance et de satisfaction, la femme du patron lui a demandé un petit service qu’il s’est empressé d’accepter. Pour le moment, Helmut se comporte comme un bon père de famille : il installe son enfant à l’arrière de la voiture. Greta est étonnée, les autres jours, sa maman vient la chercher chez la nourrice et ensemble elles ont leurs petites habitudes, un bras par ci, une jambe par là et un bisou quand les bretelles sont attachées ; tandis qu’aujourd’hui, papa assoit sur le siège, en se montrant très précautionneux : il ne veut pas courir le risque du moindre incident avec sa fillette de deux ans, alors, il vérifie l’attache du siège, la boucle centrale, les sangles, et plutôt deux fois qu’une seule. Un vrai travail d’inspecteur des équipements automobiles pour les enfants.

— Voilà, on va pouvoir y aller. S’il te plaît, ma chérie, tu ne touches à rien !

Helmut salue Mme Kriter et son chien avant que des’asseoir au volant en direction de la maison.

— Papa doit passer à la boulangerie. Plutôt que retourner directement à la maison, on va faire un petit crochet. Tu n’es pas pressée ?

Greta ne saisit pas les détails de l’annonce et de la question ; confortablement assise, rien au monde ne saurait l’inquiéter, elle a déjà oublié le bisou qu’elle n’a pas eu à la fin de l’installation.

— Tu as chaud, peut-être ? décrète le papa avant le coin de la rue.

Le temps paraît doux pour la saison ; à l’intérieur de la voiture, la chaleur se fait sentir. Grâce aux boutons de commande centrale, Helmut ouvre la vitre de la portière arrière, il ne la baisse que de quelques centimètres, pas plus du tiers.

— Pas trop, tu risquerais d’attraper froid… ou tu pourrais passer par la fenêtre !

Papa poule veille au bien-être de son enfant. En père qui se veut responsable, il tient à son « bout de chou » comme à la prunelle de ses yeux : son aînée représente le premier couronnement de sa carrière. À la maison, la chambre de Greta est un nid douillet au rangement sécuritaire, aux couleurs conseillées par des spécialistes de la pédagogie et de la décoration ; le salon où elle passe son temps à jouerressemble à un havre de paix ; le jardin où elle s’amuse à la belle saison regorge de toutes les sécurités possibles et imaginables. Dès que les parents couchent leur chérubin, l’interphone transmet sonsouffle ou unpleur, dès que celui-ci se multiplie, Ida ou lui accourt consoler, dorloter, rassurer. Helmut et Ida surveillent aussi l’alimentation, l’habillement, la qualité des jouets utilisés par leur « grande », comme ils aiment répéter, ou leur « petite » quand elle se câline dans leurs bras.

— Si tu as chaud ou froid, tu le dis.

Le regard rivé à la circulation, Helmut s’engage sur la voie rapide qui contourne la ville. Il apprécie ce secteur, bien que souvent encombré, car en quelques instants, il atteint la sortie qui le mène vers sa maison. De plus, l’itinéraire représente le meilleur raccourci vers la boulangerie où Ida l’a chargé d’une commission :

— Ce soir, il y a papy et mamy qui viennent manger à la maison… tu es contente de voir papy et mamy ?

Greta montre sa satisfaction par un large sourire :

— Pourquoi ils viennent, papy et mamy ?

Les remarques entamées par « pourquoi » fleurissent à tout bout de champ dans la bouche de Greta. En plaisantant, Helmut et Ida se demandent si leur enfant sait dire autre chose et ils ont pris l’habitude de ne plus répondre directement à la question posée. La circulation est dense, les voitures se suivent à allure régulière. À côté de Greta, le sac confié par la femme du patron attend, les secousses de la route l’aident à bailler ; l’enfant aperçoit un tas de papiers de différentes couleurs. Le regard attiré, elle contemple les teintes qui aimantent son attention, elle tend son petit bras, pince quelques papiers, les serre entre ses mains. L’air frais venu de la portière glisse sur sa joue et la chatouille. Greta tend son bras droit, avec la volonté confuse de se protéger de la caresse venteuse. Elle desserre le poing et sent le souffle effleurer sa paume. L’impression agréable excite l’envie de recommencer le jeu qu’elle s’est inventé : prendre des papiers, les donner à l’autre main, les lâcher par la portière et sentir le courant d’air récompenser le mouvement. Une fois, deux fois, cinq fois. La voiture roule, papa parle seul, posant des questions auxquelles il répond lui-même :

— Qu’est-ce que tu as fait chez la nounou ? Tu as joué avec le chien. Tu ne parles pas beaucoup aujourd’hui !

De temps à autre, Helmut jette un bref coup d’œil dans le rétroviseur central, la circulation ne permet pas de se laisser distraire ; il se montre vigilent. Quand tout à coup, il croit apercevoir des papiers colorés circuler sur le siège arrière, un rapide regard par le rétroviseur extérieur montre que d’autres papiers s’envolent autour de la voiture. Aussitôt il freine et arrête net le véhicule, la manœuvre brusque surprend les chauffeurs qui suivent : une, deux, plusieurs voitures se télescopent entre elles.

— Qu’est-ce que tu fais ? lance Helmut devant le jeu imaginé par Greta. Tu as ouvert le sac que papa a rapporté de son travail…

Les mots manquent au père pour donner conscience à sa fille du désastre qu’elle vient de commettre. À l’extérieur, les conducteurs surpris descendent de véhicule et viennent en quête d’une explication : pourquoi la voiture blanche a freiné de la sorte ? Qu’est-ce qui justifie un arrêt brutal dans un flot plutôt fluide ? Le chauffeur aurait-il eu un malaise ou un problème mécanique ?

— Non, bredouille Helmut. C’est ma fille. À l’arrière. Elle joue avec le sac. Posé sur le siège.

Les paroles confuses déroutent autant qu’elles n’éclaircissent la situation : de jeunes passagers qui ont un comportement puéril n’obligent pas à freiner si brusquement. Le résultat est terrible : trois voitures cabossées et une quatrième au pare-choc enfoncé ; d’autres ont aussi des bosses, à n’en pas douter. Autant de constats à l’amiable à remplir et, vu le flot ininterrompu, les conducteurs concernés préfèrent trouver un lieu sécurisé pour ne pas augmenter les dégâts.

— Je vais d’abord tenter d’en récupérer le maximum ! lance Helmut affolé par le spectacle des papiers au vent.

Une dame lui rapporte une petite poignée, un automobiliste rend ceux qu’il a ramassés. Incapable d’annoncer combien se sont envolés, le pauvre père remercie et s’empresse de les fourrer dans le sac qu’il agrippe avant que de le caler entre le siège du conducteur et la banquette arrière, loin de son enfant.

— Tu en fais de belle, susurre-t-il à sa fille sans la gronder. Tu les as jetés par les fenêtres !

Les policiers arrivent quand les véhicules accidentés se serrent sur le bas-côté ; les agents s’informent de la cause du carambolage incompréhensible, les témoins les renvoient vers Helmut perdu entre les papiers à retrouver, sa fille à protéger, le constat à remplir et son esprit à calmer.

— En partant de mon travail, la patronne m’a confié le sac avec la recette du jour. Je devais le déposer à la banque demain à la première heure.

— La recette ! s’étonne l’agent qui saisit qu’il a affaire à un cuisinier.

Helmut se frotte le sommet du crâne.

— Oui, enfin… la caisse, si vous préférez.

Incroyable mais vrai, le sac posé sur le siège arrière, près de l’enfant sans surveillance, contenait des billets en grande quantité.

— Et vous en aviez combien ? bafouille l’agent incrédule.

— Une grosse somme… Je n’en sais rien… la femme du patron pourrait vous le dire : c’est elle qui compte avant de confier le sac à celui qui va le porter à la banque. À l’arrivée, l’employé de la banque recompte. Moi je n’en sais rien !

Pour assurer de sa bonne foi, le volontaire du transfert ajoute :

— C’est la première fois que je m’en occupe. Je ne me serais jamais douté que Greta jouerait avec…

Les deux agents se regardent, ils n’en croient pas leurs oreilles, tout en sentant une extrême sincérité dans les propos du père décontenancé :

— Pour une fois que je récupère ma fille chez la nourrice. D’habitude c’est ma femmeexceptionnellement, je suis rentré par cette route pour passer à la boulangerie… rien de normal dans toute cette histoire.

— En effet ! conclut l’officier de police, qui se demande comment il va rendre compte de l’affaire.

 

Clé de lecture : https://www.sudinfo.be/id434725/article/2021-12-21/une-enfant-de-deux-ans-jette-de-largent-par-la-fenetre-de-la-voiture-et-provoque
Une enfant de deux ans jette de l’argent par la fenêtre de la voiture et provoque un accident.