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2022-01-05-Les bons comptes (Gerhard G)La rue est calme ; personne à l’horizon. Peu de monde dans les commerces ; pas un chat sur les trottoirs. C’est le moment d’agir. Sans attendre, il pousse la porte de l’agence ; la cagoule sur les oreilles, le masque sur le menton, les lunettes sombres devant les yeux. Il avance droit en direction de l’unique guichet où l’employée, une jolie fille au frais minois, dévisage la momie :

— Silence, dit-il de manière précipitée et tranchante, d’une voix à peine perceptible par les micros.

Il brandit le papier qu’il tient à la main. La guichetière pose la feuille devant elle et lit à haute voix, comme le prévoient les consignes de sécurité qu’elle a apprises par cœur :

« C’est un hold-up. Pour votre sécurité, ne déclenchez pas les alarmes. Remettez-moi cent cinquante euros. Si vous me résistez, je me montrerai méchant. Si vous m’obéissez, je repartirai sans vous faire de mal. »

Levant la tête, la jeune femme s’efforce de sourire, comme suggéré par les rédacteurs de consignes dans leurs bureaux :

— C’est court, mais bien écrit !

Glissant le pouce contre l’index, le cambrioleur rappelle son exigence : de l’argent en espèces. D’un autre mouvement rapide, il indique son impatience d’empocher illico son butin. L’hôtesse un tantinet tremblante ouvre le tiroir à sa droite, s’assurant que ses gestes restent bien visibles de l’agresseur ; elle agit avec lenteur, comme le stipulent les consignes de sécurité, sort trois billets, dont les références sont déjà relevées, comme prévu par les consignes… elle vacille, les compte un à un, les glisse dans une enveloppe portant l’en-tête de la banque et pose le tout sur le comptoir, comme voulu dans les consignes.

— Voilà monsieur, articule-t-elle à voix haute pour que les micros enregistrent. L’argent est dans les distributeurs. Nous n’avons pas grand-chose en agence.

Le chenapan arrache les trois billets des mains de l’employée, vérifie que personne d’autre ne s’est approché, à droite, à gauche, devant, derrière. Puis il recule en direction de la sortie, où il se précipite, raide comme une statue.

Un bref passage au distributeur extérieur et le voilà volatilisé dans la rue déserte.

 

La police, prévenue par le système silencieux et instantané, arrive sur les lieux de l’agression. Le directeur d’agence expose ce qu’il a vu depuis son bureau, les caméras de surveillance ont enregistré les faits et gestes, l’employée s’est montrée remarquable, voire exemplaire, suivant à la lettre les consignes de sécurité. Toutefois, elle reconnaît avoir eu la frousse de sa vie, réclame un verre d’eau avant que de fondre en larmes, comme ne l’envisagent pas les consignes…

Le commissaire visionne les images au ralenti : le déguisement du malfaiteur ne permet pas son identification. La silhouette ordinaire semble quelconque, tant aux forces de l’ordre qu’au personnel. Peu d’indices exploitables pour reconnaître l’agresseur. Toutefois, le commissaire rumine que le gredin connaît les lieux : il n’a pas hésité en entrant, il est allé droit vers l’unique guichet occupé, il s’est fait comprendre sans prononcer un mot inutile. Du travail méticuleux, presque de professionnel, aux dires du policier.

— Il y a pourtant un détail qui m’a intrigué ; déclare le directeur. En sortant, le voleur s’est arrêté près du distributeur, avant de s’enfuir en direction de l’église.

Le commissaire remet l’enregistrement à zéro et regarde de nouveau les images :

— En effet… curieux, lâche-t-il comme s’il découvrait lui-même le phénomène.

Le directeur souligne que le bandit a effectué une opération à la machine extérieure ; le commissaire visualise le comportement étrange. Le directeur suggère de contrôler les enregistrements, qui indiqueront s’il s’agit d’un retrait ou d’un dépôt et sur quel compte ; le commissaire exige de s’en enquérir sans délai.

Le service informatique interrogé à distance fournit les détails :

— Il a déposé cent cinquante euros sur le compte courant de Guillaume Lechat, numéro…

— Monsieur Lechat, interrompt le directeur.

— Vous le connaissez ? s’étonne le commissaire.

— Et comment !

Le suspect est en effet connu du personnel de l’agence et même apprécié : un brave homme, pas futé, mais pas méchant pour deux sous, comme se plaisent à répéter le directeur et l’employée. Un quinquagénaire qui touche une petite pension d’invalidité, qui se présente deux fois par semaine pour retirer quelques billets qui lui permettent de régler ses courses au marché du quartier. Un monsieur ordinaire, qui ne roule pas sur l’or, mais qui ne ferait pas de mal à une mouche.

— Vous ne le croyez pas capable ? interroge le policier, certain que le plus doux des agneaux est susceptible de vous bouffer la main si vous la lui tendez.

Après une longue discussion aussi oiseuse qu’infructueuse, le directeur donne les éléments en sa possession : numéro de compte, adresse postale où sont envoyés les relevés mensuels, ancienneté du client et montant des dernières transactions. Rien de suspect dans la bouche du banquier, indices confondants dans les propos du policier. Sirène hurlante le voici déjà au domicile du suspect numéro un. Évidemment le fuyard a disparu, parti sans laisser d’adresse, depuis au moins deux heures.

Les agents font voler la porte en éclats ; ils perquisitionnent jusqu’à la moindre paire de chaussettes, inspectent les alentours, interrogent les voisins aussi étonnés qu’incrédules. Finalement ils mettent la main sur le dénommé Guillaume Lechat attablé au Café du Commerce, distant de cent mètres de son domicile, en possession d’une enveloppe au nom de la banque. Le commissaire jubile, sa perspicacité a payé : l’affaire rondement menée a abouti à l’arrestation du malfrat recherché par toutes les polices du pays ; devant les forces de l’ordre, le coupable s’est rendu sans opposer de résistance.

Menotté, encadré par deux agents armés jusqu’aux dents, le malfaiteur est ramené manu-militari dans l’agence sous les yeux estomaqués des clients tenus à distance. Le directeur soutient l’employée encore bouleversée par ce qu’elle a vécu :

— N’ayez pas peur, Carole. Il ne vous fera aucun mal…

— Ce n’est pas pour ça, susurre-t-elle entre deux hoquets. J’aime bien Monsieur Lechat ; il a toujours le mot gentil !

Le commissaire exige de compléter son rapport d’enquête sans perdre de temps : il ordonne que le suspect livre son mobile et son mode opératoire, qu’il désigne ses complices. Le « premier flic du commissariat » veut tout savoir sans perdre de temps. Les indications fournies par Guillaume Lechat ne le satisfont guère : la fripouille prétend avoir relevé le message dans un roman policier, l’avoir tapé à la machine, veillant à bien recopier mot à mot sans faire de fautes d’orthographe… et quoi encore ?

— Le plus dur, c’était mettre le bon nombre en lettres !

— C’est vrai que c’était bien écrit ! souffle Carole.

Guillaume Lechat déclare n’être associé à aucun complice, mais affirme que son esprit est contrôlé par une personne, au moyen d’une puce implantée dans son corps… à qui veut-il faire croire une telle baliverne ?

Le directeur d’agence tente de s’interposer : le coupable est identifié, il a reconnu les faits et son comportement montre la fragilité de son état mental. La garde à vue permettra de boucler le dossier, alors que là, dans l’agence, devant les clients, avec l’employée prête à tourner de l’œil…

— Pas si vite, éructe le commissaire sûr de son fait. Chacun son métier : vous allez récupérer les fonds dérobés, laissez-moi faire mon boulot.

Il attrape le menton de Guillaume Lechat, l’oblige à le regarder droit dans les yeux et lui crache presque au visage :

— Et les cent cinquante euros… qu’est-ce que tu en as fait ?

Le forban ferme les yeux, aspire un large souffle, suffoque au bord des larmes :

— Je les ai remis au distributeur… sur mon compte à moi.

— Et pourquoi ? ne peut s’empêcher de demander le directeur d’agence.

Confus, penaud, Guillaume Lechat se justifie :

— C’est vous qui m’avez écrit. C’était mon découvert !

 

 Clé de lecture : https://www.ulyces.co/news/il-braque-une-banque-et-depose-largent-dans-le-distributeur-automatique-a-lexterieur/
Un des braquages les plus ridicules de l’histoire.
Un Américain a dérobé 150 dollars à sa banque, avant de déposer cet argent… sur son compte.