VERSION PDF : FD_2022_01_07_Chapardeur

 

2022-01-07-No-longer-here— Ah, te voilà revenu à la maison, sacré Matou. Où as-tu encore passé la nuit ?

Chaque matin, Matou accueillait avec les mêmes mots, sa maîtresse, Colette manquait peut-être d’imagination ; en tous cas, elle ne se privait pas de le réprimander avec douceur avant de lui déposer la tasse de lait près du frigo. Ce sont deux vieux complices, ils partagent la même vie monotone depuis six ans : le matin, une tasse de lait, le soir une gamelle de croquettes que Matou délaisse souvent pour aller courir dans les jardins des alentours.

Le félin est connu du quartier, il passait d’une cour à l’autre avec la prudence rivée au corps : pas question d’aller au numéro 3, le chien gueulait pour un oui, pour un non et il avait beau être attaché à sa niche, Matou ne lui aurait pas donné le bon dieu sans confession ! Idem au numéro 7 ; là, ce n’était pas le chien qui menaçait, mais le propriétaire, qui traînait le soir à fumer cigarette sur cigarette dans le jardin et éructait dès qu’il apercevait le chat se promener : peut-être de la jalousie d’être collé dans ses cent mètres carrés ou la manie de gémir comme un putois ? Matou l’ignorait et se détournait. Les autres maisons restaient accueillantes ou indifférentes ; rien à en dire, le chat s’y baladait, s’y arrêtait quelques instants, voire s’y laissait caresser, comme avec la vieille dame du 21 qui lui posait toujours les mêmes questions :

— D’où viens-tu ? Comment t’appelles-tu ? Ça va mon petit filou ?

Matou s’étonnait que Colette et la vieille du 21 ne se connaissent pas, tellement elles se ressemblaient. Toutefois, ce n’était pas son rôle de faire les présentations, alors il poursuivait son chemin et ses farces. Car le principal caractère du chat est d’être joueur : plusieurs de ses congénères se montrent bagarreurs, séducteurs ou casaniers et il se méfie des inconnus, alors qu’il n’en a pas senti les qualités ; mais Matou, à n’en pas douter, est joueur.

Un matin, Colette a retrouvé sur sa terrasse un soutien-gorge qui ne lui appartenait pas. Elle s’est demandé d’où venait ce vêtement qui ne ressemblait pas aux siens : l’habit un peu osé, de couleur vive avec des froufrous contrastés, appartenait au genre de coquineries que les jeunes filles d’aujourd’hui prétendent porter pour aguicher leur petit ami. La découverte amusa Colette sur le moment, mais elle se sentit aussi gênée par l’idée qu’un galant lui lançât un signe d’attachement que par celle de son Matou chapardeur. Colette s’imaginait obligée de frapper aux portes du voisinage et interroger : ce vêtement vous appartient-il ?

Dès le lendemain, la crainte devint une contrainte ; au soutien-gorge, s’ajoutait un maillot de bain qui, à n’en pas douter, avait pour fonction principale d’attirer les regards masculins. Non seulement, la propriétaire ne pouvait pas nager avec un tel habit, mais les lacets dans le dos et le cou, de même que ceux de chaque côté de la petite culotte ne demandaient qu’à être déliés pour laisser le soleil caresser la peau dénudée. Quelle audace ! songea la propriétaire de Matou. Mais l’urgence était d’arrêter les maraudages commis par son chat.

Le voleur ne comprenait visiblement pas l’immoralité de son comportement. À le voir se blottir contre les jambes de sa maîtresse, il semblait même fier de ses larcins et déposait ses rapines comme des cadeaux précieux : Colette eut même envie de le baptiser Ali Baba, en lui montrant le mécontentement qu’elle associait à ce changement de nom. Matou ne saisit rien à cette attitude et continua ses escapades nocturnes, couronnées par une peluche le lundi, un plumeau le mercredi et d’autres brigandages les jours suivants.

La maîtresse s’attendait à tout : un matin avec un jouet, un autre avec un vêtement. Petit à petit, elle fit la connaissance des voisins, car elle avait repéré qui avait étendait le linge à l’extérieur, des enfants jouaient dans le jardin. Les conversations lui apprirent les maisons que Matou évitait, les endroitsoù il traînait et ceux où il ne lambinait jamais. On lui raconta les affrontements, voire les bagarres entre gens de son espèce ; on lui confia les gourmandises laissées à son intention et d’autres habitudes prises çà et là.

Après ces découvertes et ces échanges avec les habitants de la rue, Colette prit une habitude étonnante pour un livreur de passage, mais utile à ses voisins, elle installa un panneau devant chez elle sur lequel elle notait les objets rapportés par son chapardeur de Matou. Un véritable poème à la Prévert mélangeant petite culotte 4 ans, chaussure pied droit pointure 36, lapin rose, atomiseur jaune contenance un verre, bavoir blanc brodé en anglais. La liste s’allongeait au hasard des trouvailles et se réduisait au gré des restitutions.

La voisine du 16 venait souvent réclamer un vêtement léger. La « petite » et Colette s’apprivoisèrent ; sous son air de jeune fille rangée, elle portait des coquineries qu’appréciait Matou ; elle les laissait sécher sur sa terrasse, car – disait-elle – le grand air est meilleur pour le tissu. Colette apprenait les méthodes nouvelles pour séduire les jeunes hommes ; jamais elle n’envisagea les appliquer elle-même, mais voir que sa voisine savait s’y prendre lui donnait envie de recouvrer sa jeunesse.

Les quémandeurs n’étaient pas toujours plaisants : l’un râlait que Matou était mal éduqué, l’autre que sa maîtresse ne méritait pas de posséder un tel animal. Ils remettaient en cause la tasse de lait du matin qui donnait trop de tonus au voleur et les croquettes du soir qui étaient devenues le signal d’entamer sa tournée sournoise. Parfois les propos paraissaient vifs, exagérés et injustes ; Colette se promit de ne plus annoncer les retours d’objets pris aux propriétaires identifiés de la sorte.

Elle divisa le quartier en trois catégories : les maisons où Matou se détournait, celles où Colette aurait pu rapporter en direct les larcins de la nuit et celles qui méritaient qu’elle jetât les affaires. La répartition brisait le cœur de la vieille femme, elle ne sentait pas capable de mettre à la poubelle un jouet sous prétexte que le père était un malotru. Alors elle continua à inscrire sur le tableau : un bonhomme de l’espace sans jambe droite, une chaussette bleue à rayures blanches, un manche d’outil rouge et jaune, un mouchoir troué dans un angle.

Pendant plusieurs jours, Colette ne sut pas quoi noter sur l’écriteau public. Matou rapportait des sachets que la maîtresse n’avait jamais vus : des pochettes contenant une espèce de poudre blanche. Matou devait trouver ces articles dans un endroit précis, où il se rendait régulièrement et où il était certain de dénicher l’objet pratique à porter entre ses dents. Certainement un lieu assez proche, car un soir, il déposa trois de ces sachets, sans doute grâce à trois allers-retours ; aucune autre explication. Colette n’avait jamais reçu de paquets fermés, elle n’osait pas les déchirer pour définir ce qu’ils contenaient : du sucre, de la farine, du sel ou de la levure de pâtisserie.

— Étrange, songea-t-elle.

Elle se confia à la « petite du 16 » qui ausculta la dernière trouvaille de Matou, une pipe formée de billes colorées, et trancha aussi net :

— Vous devriez le signaler à la police… Matou recevra une récompense, j’en suis sûre.

Aussitôt dit, aussitôt fait, les agents rappliquèrent et confisquèrent les trouvailles du chat ; ils demandèrent à Colette les itinéraires habituels de Matou et les horaires de ses escapades :

— Comment voulez-vous que je le sache ? Il part quand il veut et saute par-dessus les clôtures.

Le policier le plus sévère la mit en garde :

— Votre chat court sans doute un grave danger… Je ne serais pas étonné que ses congénères lui fassent la peau. À votre place, je le garderais enfermé ce soir !

Colette frémit. L’agent s’en rendit compte et tenta de la rassurer :

— De notre côté, nous allons jouer au jeu du chat et de la souris avec ceux qui utilisent ces produits. Matou est placé sous notre protection ; vous nous aiderez en le gardant sous votre garde !

Désormais, Matou, privé de balades nocturnes, passe ses soirées devant la télévision qu’il juge sans intérêt, et il dort blotti sur la couverture de Colette. Quelques habitants de l’entourage se sont inquiétés : le chat a-t-il des problèmes de santé, la rumeur a couru qu’il s’était blessé. La « petite du 16 » passe chaque jour sans rien à récupérer et, chose incroyable mais vraie, les policiers ont demandé une belle photo de Matou pour l’insérer dans leur prochain calendrier.

Allez savoir pourquoi ?

 

Clé de lecture : https://www.ladepeche.fr/2021/12/24/nouvelle-zelande-un-chat-repute-pour-sa-cleptomanie-rapporte-de-la-drogue-chez-ses-proprietaires-10011518.php
Réputé pour ses vols à répétition dans son quartier, un chat a récemment inquiété ses propriétaires. L’animal serait en effet revenu avec de la drogue.