2022-01-10-Leveur de coude (PublicDomainPictures)Comme tous les jours, en milieu de matinée, Jacky arrive au café où il a ses coutumes. La nuit a été ordinaire, le petit-déjeuner traditionnel et les nouvelles débitées à la radio lui ont paru fades, sans intérêt : un jour quelconque, sans plus ni moins. Il traîne ses savates sans entrain, salue à peine la caissière occupée auxjournaux et aux cigarettes, avant que de se diriger vers le sempiternel tabouret face au zinc. Jacky n’a jamais connu de comptoir en zinc, mais comme il a toujours entendu le mot, il l’utilise sans se poser de question.

Gérard essuie les tasses du matin ; sa journée ressemble à celle d’hier, de la semaine passée et même de l’année dernière à la même saison. Pourtant le patron attend son client avec un sourire masqué ; au lever, il a entendu une information qui l’a intrigué à tel point qu’il a consacré quelques minutes à fouiner sur Internet, s’assurer que ce n’est pas une blague. Il a enregistré plusieurs données, avec la certitude d’épater Jacky et s’amuser avec lui :

— La forme, ce matin ?

— Bof, couci-couça.

La conversation s’engage bien malgré les apparences : une telle réponse dans la bouche de Jacky est la garantie qu’il n’est pas de mauvaise humeur, ce qui constitue un prélude indispensable.

— Je t’en sers une ?

— Ouais, comme d’hab.

L’attitude paraît normale, Gérard se sent d’attaque pour chambrer son visiteur.

— Tu as vu ? demande-t-il avec un faux air d’évidence. Ils ont trouvé le champion du monde de la soûlographie. Je peux te dire que tu es loin derrière : tu n’es pas près d’être accusé de boire comme un trou et comme lui...

Jacky ouvre les yeux grands comme des soucoupes, il fixe le patron :

— Qu’est-ce que tu racontes ? Je bois, d’accord, mais je ne roule jamais par terre ! Tu m’as déjà vu pété ?

Gérard a gagné, il est prêt à plaisanter tout son saoul, c’est le cas de le dire :

— Des scientifiques américains ont déniché le meilleur leveur de coude au monde.

— Les amerloques ! Encore une blague ; doués comme ils sont, ils vont te dire que ce sont les éléphants parce qu’avec leur trompe, ils aspirent plus de litres que toi et moi réunis. Mais tu as vu leur taille ?

Le poisson est hameçonné, Gérard jubile :

— Taratata, tu parles de boire de la flotte, moi je te parle du plus gros buveur d’alcool…

Jacky hausse les épaules. À ses yeux, pas besoin d’être Américain, ni universitaire pour connaître le champion :

— Bah, ce sont les Polonais, c’est connu, ça aussi.

Gérard, fier de sa trouvaille, poursuit sa mise en boîte :

— Tu n’y es pas. Tu racontes les bourdes qu’on apprend en classe, sans les mesurer ou les vérifier. Le plus gros picoleur, le champion toutes catégories, ce n’est pas l’éponge, c’estle hamster.

Jacky sur le point d’avaler une gorgée de bière s’égosille. Après une éructation sur le comptoir propre, il se racle les lèvres d’un revers de manche :

— Arrête tes conneries. Tu as déjà vu la gueule d’un hamster ? C’est à peine la taille de mon bock. Tu lui donnes un dé à coudre de pinard et il se roule par terre…

Le professeur Jacky débite ce qu’il tient pour un savoir sans failles ; il lâche ses convictions sur la résistance du hamster à l’alcool, comme il les aurait appliquées à des cloportes, des vers de terre ou sa voisine de palier. Sans avoir étudié ni l’un, ni l’autre de ces sujets, il ferait une conférence de plusieurs minutes sur chacun de ces thèmes ; la seule imprudence des auditeurs serait d’ouvrir un débat au-delà.

— Eh bien, je vais te surprendre, poursuit le patron élancé dans son exposé ; les chercheurs sont beaucoup plus sûrs de leur coup que toi… Les hamsters boivent dix-huit grammes d’alcool par kilogramme et par jour…

— Dix-huit grammes, c’est ce que je te dis ! Ça ne pèse rien, ces bestioles.

Gérard pose le torchon sur le percolateur, se retourne vers le comptoir où il appuie ses deux mains :

— Écoute plutôt. Moi aussi, ça m’a épaté quand j’ai entendu cette histoire. Comme je me doutais que ça allait t’intéresser, j’ai cherché des renseignements.

Pris au piège, le maître enapproximations se sent obligé de reconnaître que le sujet le méduse.

— Les dix-huit grammes d’alcool pour un hamster, ce n’est pas son poids, mais la quantité d’alcool qu’il ingurgite. C’est comme si un bonhomme s’envoyait un litre et demi d’alcool purderrière la cravate ; plus de quatre litres de pastis ou de whisky. Tu vois le boulot ?

Jacky hausse les épaules, il conteste que personne n’est capable de picoler autant.

— Voilà l’explication : dans la nature, le hamster récupère des graines et des fruits qu’il enfouit dans son terrier pour passer l’hiver. Ce stock entassé sous terre, qu’est-ce qu’il fait ? Je te le donne en mille : il fermente, comme le raisin dans les tonneaux. Et pendant toute la saison froide, le hamster, il croit manger sain et naturel, mais en fait, il sirote de l’alcool sans le savoir… tu vois le tableau ?

— Il n’y a qu’à l’asperger ! Jacky ne sait pas quoi proposer pour contredire son interlocuteur.

— Il aurait du mal à passer la saison sans bouffer la nourriture qu’il aamassée et il crèverait s’il ne supportait pas l’alcool qu’il y a dedans. Donc le ventre du hamster s’est habitué à être imbibé et quand on le prive de son petit verre, il fait la tête !

Autant de connaissances bombardées en trois phrases, Jacky reçoit une rafale égale à tout ce qu’il a retenu de ses années d’école. Il ne touche plus à sa bière, ne pipe pas un mot.

— Encore mieux, continue le patron que plus rien n’arrête : au labo, les scientifiques ont proposé à leurs cobayes une bouteille d’alcool de maïs à quatre-vingt-quinze degréstu te rends compte, presque du pur de pur ! Eh bien, les hamsters se sont jetés dessus, comme tes Polonais sur leur vodka !

Non seulement l’ignorance du pilier de bistrot s’exhibe, mais en plus Gérard se moque de ses certitudes !

— Pour être clair sur le sujet, j’ai cherché les informations à la source. Heureusement, j’avais la traduction automatique… super, Internet. Une chercheuse américaine explique que le hamster, la petite boule de poils en apparence toute mignonne, picole avec plaisir. Tiens, je vais t’offrir un hamster pour ton anniversaire ; il trinquera avec toi !

Gérard pousse le bouchon, c’est le cas de le dire.

— La chercheuse a évalué l’ivresse ; elle leur donnait une note de zéro à quatre selon que les cobayes titubent ou pas : à zéro, rien de visible, tout normal, il tient debout ; à quatre, il s’étale par terre et il n’arrive pas à se relever. Eh bien, le hamster apassé le test haut la patte ;même avec ses dix-huit grammes d’alcool par kilo, ilreste toujours au-dessus d’un point. Fortiche, non ?

Comment interpréter le silence de Jacky : épaté par le savoir du patron ou estourbi par les découvertes à propos d’un animal auquel il n’a jamais prêté la moindre attention et qui bat les humains à plates coutures en matière de boisson ?

— Allez, je te laisse à tes méditations, assène le patron heureux d’avoir cloué le bec de son copain. Si tu veux en savoir davantage, j’ai noté l’adresse de l’université ; tu auras les renseignements en direct. Mais prépare-toi, parce quece sont des savants qui parlent, pas des gars comme toi et moi : par exemple, ils disent que d’autres espèces d’animaux sont peut-être meilleures pour tolérer davantage l’alcool, mais n’ont pas été étudiées en laboratoire. Tu t’en fous, mais eux le disent quand même, et ils ont leur façon de présenter les choses ! Tu as intérêt à fouiller le matin plutôt qu’en fin de journée… si tu vois ce que je veux dire.

Jacky garde la tête basse. Plongé dans ses réflexions, abasourdi par ce qu’il vient d’entendre, il regarde le verre avec un air dubitatif : non qu’il eût voulu être sacré champion des buveurs ou saluer le porteur du titre, mais apprendre que c’est une bestiole, un cochon d’Inde maigrichon, qui détient le record, ça lui laisse un sentiment de mensonge dans l’esprit, un goût de duperie en travers de la gorge. Quand Gérard lui tape sur l’épaule et demande ce qu’il pense à chaud de la découverte incroyable, le malheureux marmonne avec peine :

— Est-ce qu’ils disent comment ça se cuisine, le hamster ?

 

 Clé de lecture : https://www.bienpublic.com/magazine-lifestyle/2021/12/30/le-hamster-boit-beaucoup-mais-tient-bien-mieux-l-alcool-que-vous
Des scientifiques se sont rendu compte que le hamster consommait énormément d’alcool et son organisme lui permet de rester en forme.

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