2022-01-13-Auteur de meurtres (Colin Behrens)Comme chaque jour, Pierre entre dans la classe avant les élèves qui bavardent sans excès, il pose sa serviette sur le bureau devant le tableau, face aux tables où se serrent les collégiens. Il connaît cette répartition depuis sa propre scolarité et l’a toujours vue appliquée au cours de sa carrière ; à deux ans de la retraite, le professeur de français nesonge pas bouleverser la tradition. Il ouvre l’heure de cours par un rapide coup d’œil, suivi de la sempiternelle question des absents que l’enseignant essaie d’identifier de mémoire ; cette manière de pratiquer ne l’a jamais trahi, pourquoi s’en priverait-il ? Puis il récapitule les points évoqués à la séance précédente et demande si des interrogations en ont découlé ; la réponse systématiquement négative ne le convainc pas, mais Pierre s’en contente.

Enfin, il retourne vers le bureau, attrape sa serviette et en extirpe le classeur qu’il ouvre devant lui, il ne le regardera pas une seule fois pendant l’heure de cours, c’est juste une habitude qui le rassure : le document lui sert de pense-bête, comme le souffleur du théâtre réconforte les acteurs et se tait la plupart du temps.

Un élève l’interpelle ; le professeur se retourne et invite Gatien à s’exprimer. Le garçon réclame des précisions ; il a écouté une émission de radio avec des personnes qui n’étaient pas d’accord : l’auteur, disait l’un, racontela vérité, sans dire que c’est la vérité ; ilparle de lui en inventant des histoires à partir de ce qu’il aimerait vivre ; tandis qu’un autre intervenant prétend que l’auteur essaye de parler de ses fantasmes transformés en actes. Gatien n’a pas saisi grand-chose, ne comprenant pas la différence entre roman, auto-fiction, témoignage, et d’autres mots qu’il n’a pas retenus dans le débat embrouillé.

Prudent, Pierre s’engage à ne rien négliger des points et note au tableau les mots que le garçon vient de mentionner : roman, auto-fiction, etc. Il félicite Gatien d’avoir écouté une émission, même s’il ne l’a pas comprise en entier, et d’avoir la franchise et le courage de poser ses questions devant la classe. Il en profite pour suggérer aux autres élèves d’imiter leur camarade, ce qui provoque un rougissement sur les joues de Gatien et un râle désapprobateur des copains, qui le qualifient de « fayot » et le taxent d’amabilités du même tonneau.

Le maître profite de ces secondes de reproche pour tracer une progression entre les aspects entendus par son élève : il explique qu’un roman est une fiction imaginée par un auteur, l’intrigue se base sur des faits réels, comme dans un roman historique, ou des faits fictifs, à l’instar des ouvrages de science-fiction où la fiction est très présente, puisqu’elle est citée dans l’appellation. Puis il passe au second aspect réclamé par le garçon : l’auto-fiction. Là, l’auteur s’inspire de ce qu’il a vécu, sans se limiter à sa propre vie, ce qui donnerait une auto-biographie ; il se permet d’inclure des évènements inventés ou puisés ailleurs ; il forme alors une fiction, comme tous les romanciers, grandement extraite de son parcours personnel, d’où le préfixe « auto ».

Sentant l’atmosphère pesante pour des esprits volatiles, Pierre imagine l’exemple d’un professeur de français ; il écrit un roman qui se passe dans une classe où les élèves somnolent à écouter le cours ; il introduit un personnage inconnu, qui percute la porte et surgit avec une arme à feu, comme les actualités l’ont rapporté des États-Unis. L’intrus tue le professeur devant tout le monde ! Les rires inauguraux se transforment en cris de surprise, puis de rejet d’une idée aussi horrible. Pierre rassure ses auditeurs, en rappelant que l’histoire imaginée est une fiction ; certes le personnage lui ressemble et le début reflète la situation de l’auteur imaginaire, d’où le terme « auto », mais la suite est une pure invention.

Pour compléter la réponse à la question de Gatien, le professeur entoure le mot « essai » écrit au tableau et précise que ces auteurs- ne sont plus dans la fiction, mais visent un regard objectif. Ils ne racontent plus une histoire, ils analysent un problème ou une catégorie. Devant les yeux incrédules, Pierre reprend l’exemple du professeur ; celui-ci écrit désormais un livre où il distingue les différents types d’élèves, indique la meilleure organisation d’une classe et la manière de transmettre son savoir : cet auteur produit alors un essai pédagogique.

Pierre demande à Gatien si ses explications sont claires et suffisantes ou si des points restent à éclaircir. Quelques copains soufflent au garçon d’arrêter de chercher à accrocher l’attention du professeur ; d’autres lui suggèrent de poser d’autres questions idiotes qui consommeront l’heure de cours. Son éternelle voisine, avec qui il partage autant de savoir que de plaisir, l’encourage à revenir à l’émission qu’il a entendue ; Gatien souligne alors que les histoires listées par Pierre abordent des moments vécus dans le passé par les écrivains et il reprend l’exemple du professeur tué dans sa classe. Aussitôt les enfants protestent qu’il s’agit d’une fiction, que l’enseignant est vivant et que personne n’est venu le flinguer avec une arme à feu. Pierre insiste etconserve la parole à Gatien qui laisse bougonner ses copains.

Le silence presque revenu, le garçon reformule ce qu’il a retenu de l’émission : l’auteur dont les invités parlaient avait commis des crimes en utilisant des méthodes qui se trouvaient dans des romans ; Pierre l’interrompt, en regrettant l’abandon del’idée de roman ou d’auto-fiction pour en venir à la place des livres dans la suggestion de tel ou tel comportement, il indique que dans des procès, les avocats tentent d’excuser leurs clients en piochant des actes similaires dans la littérature. La copine de Gatien lui tapote le coude et répète à son oreille les propos qu’il lui avait tenus ; le garçon montre qu’il a compris dans un geste d’humeur exaspérée. Puis il s’adresse de nouveau au professeur pour affirmer que l’émission n’était pas purement littéraire, elle abordait l’actualité et citait le cas d’un auteur de romans qui a lui-même commis les meurtres qu’il prédisait dans ses livres ;il a même décrit en détail un assassinat fictif et identique à l’une des attaques qu’il a menées. Comme auteur, il attribuait ces crimes à un personnage imaginaire, sans écrire qu’il allait les commettre lui-même, pourtant les victimes et les lieux de ses forfaits étaient noir sur blanc dans les trois bouquins qu’il a publiés. En conclusion, il demande si la catégorie : auto-science-fiction existe ou reste à inventer ?

La situation semble si compliquée que les élèves protestent contre son invraisemblance ; Pierre exige le calme, et questionne Gatien sur la radio écoutée, sur l’horaire de l’émission, sur le nom de l’auteur devenu assassin ; le garçon fournit les deux premières réponses, mais sèche devant la dernière. Cet échange offre à Pierre le temps de réunir dans son esprit quelques éléments afin de bâtir un commentaire, avec un tantinet de sens et de valeur pédagogique. À mots mesurés, il regrette de ne pas disposer de toutes les données du problème et ne pouvoir baser sa position que sur les informations fournies par Gatien. Il s’engage à vérifier si un auteur est capable de prévenir des actes de délinquance en les mentionnant dans des récits publiés.

À la sortie de la classe, la bousculade tourne autour de Gatien : les uns lui demandent des précisions sur la radio, comme l’a fait Pierre ; d’autres l’interrogent sur la vérité de ses propos ou félicitent la qualité de son invention ; certains tentent de se montrer marrants en imaginant un auteur qui vient tuer le professeur, après l’avoir annoncé dans un livre que Pierre n’a pas lu. La voisine console Gatien de n’avoir pas obtenu les détails qu’il espérait avant d’entrer en classe. Lui-même finit par s’exclamer que l’imagination est toujours en deçà de la fiction et que plus tard, il écrirait des livres, sans jamais parler de mort et surtout ne pas la donner.

 

Clé de lecture : https://www.lapresse.ca/actualites/insolite/2021-12-30/etats-unis/l-auteur-d-une-serie-de-meurtres-avait-predit-ses-crimes-dans-des-livres.php
États-Unis, l
’homme qui a tué cinq personnes avait prédit les meurtres et nommé certaines de ses victimes dans des romans de science-fiction.

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