2022-01-14-Reveil de la momie (Pexels)Qui est-ce qui me chatouille de cette manière ? Quel manque d’égards. Qu’on me laisse dormir, j’en ai le droit !

Les siècles m’ont préservé des pilleurs de tombes et voilà qu’on use de libertés pour me perturber ; vous ne croyez pas que je mérite un meilleur sort ? De mon vivant, on m’honorait, on se courbait jusqu’à terre pour me saluer ; à ma mort, on m’a enrubanné et paré de mille ornements. Désormais, mon règne est achevé et on vient me provoquer avec des chatouillis qui me dérangent, sans que je bouge.

Pour exprimer mon déplaisir, je vais ouvrir un œil et gourmander ces manants qui m’importunent : qui sont-ils, que cherchent-ils, pourquoi s’en prendre à mon auguste personne ?

Pas facile d’écarter les cils avec les bandeaux qui encerclent ma tête et pressent mon corps entier : impossible de voir. Puisque je suis contraint de me passer du regard, je vais user d’autres moyens pour découvrir ce qui se trame autour de moi ; me concentrer sur ce que j’entends, renifle ou perçois à travers la toile. Mais depuis que je dors, mes sens ont perdu de leur souplesse : l’ouïe sommeille, l’odorat a diminué ; quant au toucher, il déserte depuis belle lurette. Je ne souhaite à personne de reposer longtemps et subir un trouble subit. Prenons les choses avec logique et détermination, plutôt que geindre ou attendre que les événements se règlent d’eux-mêmes.

Moi, Amenhotep,je fus le deuxième pharaon de la dix-huitième dynastie d’Égypte sous le nom de Djeserkarê ; mon père Ahmôsis I devait laisser le trône à mon frère aîné Ahmosé, mais celui-cia précédé notre père dans la mort et le trône m’a échu. Ma mère Ahmose-Nefertari m’a élevé jusqu’à l’âge de diriger l’empire. Mon souci fut de préserver les territoires conquis par mon père ; ce qui me contraint à mener campagnes et expéditions. Sinon mon règne fut une époque paisible pour le royaume : j’organisai l’administration et me consacrai aux travaux des temples à Karnak, Sai, Éléphantine, Kom Ombo, Abydos ou Nekhbet. J’ai pris l’initiative de séparer la tombe du temple funéraire, cette conception originale se maintiendra bien après moi : preuve que ma vision était sensée.

Mon règne fut marqué par la bienfaisance ; puisje sombrai dans le sommeil de l’éternité et souhaite reposer en paix. Que signifie ce nouveau désordre ? Qui le provoque et pour quelle raison ?

Personne ne répond, la cour est-elle assoupie, comment ordonner qu’on m’obéisse, dois-je contraindre les réfractaires ou comment les convaincre de me servir ? Ah ! je perçois enfin une conversation, on vient me réconforter et m’exaucer ; plutôt qu’effrayer ces discoureurs,le silence me permettra d’ouïr leurs propos.

Diantre, qu’entends-je ? Ils disent entamer l’an 2022 ! en quelle dynastie nous trouvons-nous ? Mes descendants gouvernent-ils toujours l’Égypte ? Les expressions usitées par ces voix paraissent étranges : leur verbe n’est ni celui de mes aïeux, ni celui de mon peuple. Comment comprendre ou ordonner ces manants si nos idiomes diffèrent ? Ces conditions dérouteraient un homme ordinaire ; par chance, un prêtre lecteur chargé de me protéger dans mon jeune tempsm’a transmis le pouvoir magique de traduire les paroles issues d’autres langages ; pour que ce pouvoir se mette en œuvre, ouvrons les oreilles et fermons les yeux. En ce qui concerne les yeux, ilssont déjà clos, il me suffit d’écouter.

J’entends deux voix masculines, qui parlent de moi : je suis mort en MDIV. Quelleméthode étrange : les voix situent l’année avant Jésus-Christ, première fois que j’entends ce nom. Leur calcul prétend que je dors depuis plus de trois mille sept cents ans ! Est-ce possible qu’Amentet me dorlote si longtemps ? Aurais-je au contraire mérité d’être dévoré par Amonet ? Les voix semblent certaines de ce qu’elles affirment ; je vais les écouter quoiqu’elles disent et éviter de me morfondre, car je n’entrevois aucune réponse.

Je n’en crois pas mes oreilles ; les parleurs me regardent à travers les bandelettes de toile qui m’entourent. Selon eux, leurs observations sont permises par le scanner tridimensionnel des médecins radiologues : quel langage ésotérique ! je ne suis pas sûr que mes devins eux-mêmes l’assimileraient. Ils me désignent comme le premier pharaon à avoir été momifié les bras en croix ; c’est évident, étaient-ils vraiment obligés de me réveiller pour le savoir ?

En même temps, ils me classent comme le dernier souverain dont le cerveau n’a pas été retiré au moment de la momification. J’en suis fort aise, car je ne pourrais pasles entendre si l’on m’avait ôté la cervelle, unique moyen de les comprendre.

À travers le tissu, les raisonneursremarquent ma belle taille : un mètre soixante-neuf, c’est du moins la mesure quils donnent dans leur échelle, se gardant de préciser combien de coudées cette quantité représente ; à l’époque où je respirais, je semblais géant aux yeux de mes sujets, de cela ils ne disent rien : que signifiait alors ma grandeur, était-ce mon corps ou ma magnificence ?Les discuteurs s’étonnent de ma circoncision et mes bonnes dents, simples précautions de mon père et de mes précepteurs pour mon bien-être que ma mère a appliquées avec soin. Enfin, ils tombent des nues en clamant que je suis mort à 35 ans, comme si l’éclat de mon règne était lié au nombre d’années.

Les deux parleurs affirment que mon décès n’était dû ni à une blessure, ni à la maladie. Belle découverte, ils m’auraient interrogé, j’aurais indiqué que j’ai fermé les yeux dans les bras d’une des épouses que je fréquentais par plaisir, au grand dam de ma grande épouseroyale, Ahmosé-Méritamon, qui était surtout ma sœur ! Je n’eus aucune descendance, ni avec l’une, ni avec l’autre, et je n’ai pas laissé dans l’Histoire une marque profonde ; je m’en console en songeant aux souverains infortunés qui eurent maille à partir avec des épouses en conflit, comme celui qui eut la gorge tranchée par une concubine espérant installer son fils sur le trône à la place du premier-né issu d’une autre épouse. J’ignore si de telles histoires auront une fin ou si elles sont liées à la nature des femmes. Ces détails restent tapis dans ma momie sacrée ; la machine au nom impossible saura révéler les secrets de mon corps, pasceux de mon esprit.

Une voix féminine se joint aux débatteurs et s’enthousiasme que je ne fus jamais déballé, cette chance lui a fourni l’occasion unique d’étudier comment furent opérés ma momification et mon enterrement, mais aussi comment je fus préservé des prêtres d’Amon ; selon elle,des savants trop pressés prétendaient jusque que ces prêtres avaient dérobé mes ornements et mes bijoux. Elle a constaté qu’il n’en est rien ; d’ailleurs mon sommeil n’a jamais été interrompu, en tout cas, je n’en ai conservé aucun souvenir. Les nouveaux chercheurs en savent davantage sur moi ; même plus que moi-même, cardésormais les dieux autorisent un humain à être mieux informé qu’un pharaon, où va-t-on ? La savante est heureuse que les bandelettes n’ont pas été déroulées, préservant les guirlandes de fleurs autour de ma chevelure ; même mon masque funéraire la charme, quel honneur de l’entendre s’extasier de ma ressemblance avec mon père ; notre menton, notre petit nez étroit et nos cheveux bouclés sont restés des élégances qui traversent les siècles. Après plus de trois mille sept cents ans, je plais encore à une dame. Pour clore son enchantement, elle avoue que ma parure est composée de trente amulettes et d’une ceinture unique en or avec des perles ; ces mots dans la bouche d’une femme retentissent dans mes oreilles comme un hommage pharaonique.

Voilà, ces fouineurs indolents sont heureux de m’avoir contemplé sous toutes les coutures. Leur satisfaction me fait sourire, car plutôt que me déballer, ils ont regardé grâce à une technique d’imagerie médicale très moderne. Je ne saisis plus leurs propos : technique, imagerie, médicale, autant de termes qui échappent à mon entendement. Je préfère me rendormir : la nuit porte conseil, chantait mon père ; en la prolongeant, elle m’apportera peut-être aussi le savoir et la sagesse à tous.

Clé de lecture : https://www.courrierinternational.com/article/decouverte-la-momie-du-pharaon-amenhotep-ier-deballe-numeriquement-ses-secrets
L’une des dernières momies royales égyptiennes préservée par les archéologues vient d’être “déballée” grâce à la tomographie assistée par ordinateur.

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